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Gianni Infantino, le Suisse le moins aimé de Suisse ?

Il devait laver la FIFA plus blanc que blanc après l’ère Blatter. Dix ans plus tard, la machine tourne toujours, les milliards aussi. Seul le programme « transparence » semble définitivement en panne.

Vincent Rey Vincent Rey 7 min de lecture
Gianni Infantino, le Suisse le moins aimé de Suisse ?

La Suisse a offert au monde le chocolat, les montres, Roger Federer… et, plus récemment, Sepp Blatter et Gianni Infantino à la tête de la FIFA.

Comme quoi, même les meilleurs pays exportent parfois des produits qu’ils préféreraient laisser à la douane.

Gianni Infantino, c’est le costume impeccable, le sourire du commercial qui vous assure que « cette fois, tout a été contrôlé » et une capacité exceptionnelle à apparaître sur les photos où se trouvent soit un président, soit un milliardaire, soit une Coupe du monde. De préférence les trois.

Lorsqu’il prend la tête de la FIFA en 2016, il promet une « nouvelle FIFA ». Transparence, réformes, modernité : il arrive avec l’étiquette du grand nettoyeur chargé d’effacer les traces de l’époque Blatter.

On attendait un grand ménage.

On a surtout eu un changement de paillasson.

Le FIFAgate : quand le FBI se met au football

En 2015, le FIFAgate explose. Plusieurs dirigeants du football sont arrêtés à l’aube dans un hôtel de luxe zurichois.

Détail cruel : la corruption aime beaucoup les palaces, nettement moins les réveils matinaux.

La justice américaine accuse alors 14 personnes dans une affaire portant sur 24 années de corruption présumée, de fraude et de blanchiment. À la FIFA, certains semblaient mieux maîtriser les transferts bancaires que les transferts de joueurs. Le dossier du Département américain de la justice

Précision importante : Gianni Infantino n’était pas accusé dans cette affaire. Quant à Sepp Blatter et Michel Platini, ils ont été acquittés à deux reprises dans une procédure suisse distincte concernant un paiement de deux millions de francs. La dernière décision date de mars 2025. Le jugement rapporté par Reuters

Chez Rey-Public, on pique, mais on ne fabrique pas les casseroles. La FIFA en fournit déjà suffisamment toute seule.

Le FIFAgate n’a toutefois pas uniquement révélé quelques dirigeants aux poches profondes. Il a surtout exposé un système : beaucoup d’argent, peu de contre-pouvoirs et un président entouré de gens trouvant généralement ses idées formidables.

C’est précisément ce système qu’Infantino devait réformer.

Blatter–Infantino : même fondue, nouveau caquelon

Sepp Blatter dirigeait la FIFA comme un vieux syndic de village : poignées de main, grands discours sur « la famille du football » et séance terminée lorsque le président décidait qu’elle était terminée.

Infantino a modernisé la méthode.

Davantage de selfies, de sommets internationaux et de tableaux Excel. Blatter faisait de la politique dans les salons feutrés. Infantino fait de la géopolitique sur LinkedIn.

Le premier avait construit le château. Le second a changé la sonnette et installé le Wi-Fi.

Mais le système reste familier : un président très puissant, des contre-pouvoirs sous calmants et 211 fédérations qu’il faut convaincre au moment des élections.

À la FIFA, la démocratie fonctionne parfaitement : les fédérations votent, les supporters paient et tout le monde applaudit dans le bon ordre.

À vendre : une tranche de Coupe du monde

Dernière idée lumineuse d’Infantino : vendre 20 % des droits commerciaux de la Coupe du monde à des investisseurs privés afin de lever environ 4,2 milliards de dollars.

En clair, découper la Coupe du monde comme une meule de Gruyère et en vendre une tranche à la finance internationale.

Le football appartient à tout le monde, mais manifestement un peu plus à ceux qui arrivent avec 4,2 milliards.

Face au tollé, le projet a finalement été abandonné. L’UEFA, la Confédération asiatique et la CONCACAF ont accusé Infantino d’avoir brisé la confiance, agi dans la tromperie et voulu se placer au-dessus du collectif. Elles réclament une enquête indépendante et ont même menacé de boycotter certaines compétitions de la FIFA. Les accusations rapportées par Reuters

Réussir à mettre d’accord l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord constitue déjà un exploit. Habituellement, ces trois-là ne parviennent même pas à s’entendre sur l’heure du coup d’envoi.

Dans le langage du football, Infantino ne vient plus de commettre une petite faute tactique. Il est arrivé les deux pieds décollés sur la gouvernance, puis a demandé à l’arbitre pourquoi tout le monde criait.

Même Blatter trouve que ça va trop loin

Sepp Blatter a lui-même critiqué le projet, rappelant que la Coupe du monde appartient au patrimoine du football et que la FIFA en est seulement la gardienne, pas la propriétaire.

Blatter donnant une leçon de gouvernance à Infantino, c’est un peu comme l’ancien locataire revenant expliquer que la cuisine sent le brûlé.

Mais le plus embêtant, c’est qu’il n’a pas complètement tort.

David Terrier, président de FIFPRO Europe, estime lui aussi que la FIFA traverse une grave crise de confiance et que la concentration du pouvoir rappelle les mauvaises habitudes de l’époque Blatter.

La FIFPRO Europe est la branche européenne du syndicat international représentant les footballeurs professionnels. Elle défend notamment leurs droits, leurs conditions de travail, leur santé et leur place dans les décisions du football. Autrement dit, ce sont les représentants des joueurs, ceux qui courent réellement sur le terrain pendant que les dirigeants courent surtout après les milliards. Présentation officielle de FIFPRO Europe

Selon David Terrier, la situation à la FIFA serait aujourd’hui encore pire que lors du départ de Blatter.

Il a livré ce constat à Reuters, l’une des principales agences de presse internationales. Reuters produit des informations reprises par des médias du monde entier. C’est un peu l’équivalent planétaire de Keystone-ATS en Suisse.

En clair : ce n’est pas son cousin qui a écrit ça sur Facebook après l’apéro. Son entretien avec Reuters

Même le Conseil d’État vaudois paraît presque tranquille

Le Conseil d’État vaudois peut donc se rassurer : en matière de gouvernance qui tangue, il a trouvé son maître.

À Lausanne, lorsque les dysfonctionnements ont éclaté, Valérie Dittli s’est vu retirer les Finances et les départements ont été redistribués. La réorganisation expliquée par la RTS

À Zurich, lorsque la confiance disparaît, on redistribue surtout les communiqués de soutien à Infantino.

Même crise, méthode différente : dans le canton de Vaud, on change les dicastères. À la FIFA, on garde le patron et on change la version des faits.

Nos conseillers d’État peuvent souffler : face à la FIFA, ils jouent encore en deuxième ligue de la crise institutionnelle.

Les critiques sont publiques, le bonus reste privé

Infantino peut toutefois sécher ses larmes avec une fiche de salaire confortable.

Pour 2025, la FIFA annonce 2,6 millions de francs de salaire brut et 2,2 millions de rémunération variable.

Près de 4,8 millions de francs.

À ce tarif-là, on entend probablement les sifflets en qualité Dolby Surround. Les chiffres officiels de la FIFA

Et malgré la révolte, Infantino reste candidat à sa réélection en mars 2027. De nombreuses fédérations lui ont déjà promis leur soutien.

Car dans le football, la popularité sert aux joueurs. Pour devenir président de la FIFA, mieux vaut savoir compter les fédérations.

Les supporters, eux, sont invités à acheter les billets, les maillots et les abonnements. Pour les décisions importantes, ils peuvent toujours laisser un commentaire sur Instagram.

Le Suisse le moins aimé ?

Gianni Infantino est-il réellement le Suisse le moins aimé du football ?

Aucun sondage ne le prouve. Mais il possède un dossier solide, un salaire compétitif et déjà beaucoup d’expérience dans la catégorie.

Il avait promis de faire oublier Sepp Blatter.

Il risque surtout de nous le rendre sympathique.

À la FIFA, la VAR peut annuler un but parce qu’un orteil dépasse de deux centimètres. Mais lorsqu’un président se retrouve face à trois confédérations agitant un carton rouge, le match continue tranquillement.

Blatter avait construit le trône. Infantino l’a simplement équipé du Wi-Fi.

Les présidents passent. Le système, lui, refuse toujours de sortir sur remplacement.